Une règle de 1946 a fait disparaître des moteurs de moto que personne n’a refaits depuis

Une règle de 1946 a fait disparaître des moteurs de moto que personne n'a refaits depuis

Après la Seconde Guerre mondiale, la reprise des compétitions motocyclistes s’accompagna d’une décision radicale.

En 1946, la Fédération Internationale des Clubs Motocyclistes (FICM, renommée FIM en 1949) interdit la suralimentation en course. Cette mesure mit subitement fin à une génération de machines à compresseur qui, quelques années plus tôt, avaient repoussé les limites de la vitesse et de l’audace technique.

Une décision aux motivations jamais tout à fait éclaircies

Les motivations exactes de la FICM ne sont pas établies avec certitude : les récits évoquent la volonté de maîtriser les coûts comme celle de contenir les vitesses. Quoi qu’il en soit, l’interdiction écarta d’un coup des compétitions des moteurs et des châssis conçus autour du compresseur. Ces mécaniques, nées et développées pour la course, perdaient leur raison d’être. Le championnat du monde de vitesse, lancé en 1949, naquit donc sans elles.

BMW Type 255 Kompressor, la percée sur l’île de Man

Parmi les machines les plus marquantes figurait la BMW Type 255 Kompressor. Animée par un bicylindre à plat suralimenté par compresseur, elle offrit à Georg Meier la victoire au Senior Tourist Trophy de l’île de Man en 1939, à 143,8 km/h de moyenne. Pour la première fois, un pilote non britannique remportait cette course reine du Tourist Trophy. Son équipier Jock West termina deuxième sur une autre BMW.

L'AJS V4 à compresseur et refroidissement liquide de 1939, restaurée, au Classic Motorcycle Show de Staffordshire en 2017. Photo : Oldnoccer, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0
L’AJS V4 à compresseur et refroidissement liquide de 1939, restaurée, au Classic Motorcycle Show de Staffordshire en 2017. Photo : Oldnoccer, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Gilera Rondine, un quatre cylindres privé de la moitié de sa puissance

L’Italie ne fut pas en reste : la Gilera Rondine, un quatre cylindres à compresseur et refroidissement liquide, servit à Piero Taruffi pour battre des records de vitesse. En août 1939, au Grand Prix d’Ulster, Dorino Serafini s’imposa sur la Gilera quatre cylindres à compresseur, une victoire qui lui assura le titre de champion d’Europe. Après le conflit, les essais révélèrent que, privé de son compresseur, le moteur ne développait plus qu’environ la moitié de sa puissance d’avant-guerre. Gilera dut repartir d’une feuille blanche.

L’épopée contrariée de l’AJS V4

L’AJS V4 fut l’un des projets britanniques les plus ambitieux de l’époque. Lors de ce même Grand Prix d’Ulster 1939, disputé quelques jours avant la guerre, Walter Rusk boucla un tour à plus de 160 km/h de moyenne sur ce V4 à compresseur et refroidissement liquide, une première sur un circuit routier. Une pièce de la fourche cassa ensuite et le contraignit à l’abandon. Après la guerre, l’AJS V4 connut enfin la victoire, à Chimay en Belgique, en juin 1946, avec ce même Jock West qui avait fini deuxième du Senior TT 1939 sur BMW. Une semaine plus tard, à Albi, West menait la course quand un maneton serra. Environ trois mois après, la suralimentation était interdite et le V4 perdait sa raison d’être.

Le moteur d'une AJS E95 « Porcupine » de 1954 et ses ailettes en pointes, à Pebble Beach. Photo : Craig Howell, Wikimedia Commons, CC BY 2.0
Le moteur d’une AJS E95 « Porcupine » de 1954 et ses ailettes en pointes, à Pebble Beach. Photo : Craig Howell, Wikimedia Commons, CC BY 2.0

Velocette Roarer, l’essai qui n’eut pas de suite

La Velocette Roarer, un bicylindre à compresseur, faisait elle aussi partie des projets prometteurs. Elle ne boucla qu’un seul tour d’essai au Tourist Trophy 1939, avec Stanley Woods, avant d’être retirée. Le pilote la jugeait très douce et facile à mener, mais des craintes de surchauffe eurent raison de sa participation. La guerre, puis l’interdiction, firent que la Roarer ne courut jamais en compétition.

Une essence médiocre et des moyennes en baisse

Les compétitions d’après-guerre se déroulèrent dans un contexte matériel difficile. Les carburants disponibles, dits « essence pool », étaient de qualité médiocre. Le Senior TT 1947 fut remporté par Harold Daniell sur Norton à 133,27 km/h de moyenne, contre 143,8 km/h pour Meier et sa BMW à compresseur en 1939. Cet écart ne peut pas être attribué à la seule interdiction : la mauvaise qualité de l’essence pesait aussi sur les performances.

La Porcupine, championne du monde sans le compresseur prévu pour elle

L’AJS E90 avait été conçue pendant la guerre pour recevoir un compresseur, logé au-dessus de la boîte de vitesses, avec des cylindres couchés à plat. La presse la surnomma Porcupine, le porc-épic, à cause des ailettes en pointes de ses culasses. Après l’interdiction, la machine dut être adaptée pour courir sans suralimentation. Pour ses débuts au Tourist Trophy 1947, elle termina neuvième avec Les Graham. Ironie de l’histoire, c’est avec elle qu’en 1949 Les Graham devint le tout premier champion du monde des 500 cm3, sans le compresseur pour lequel elle avait été dessinée. Ce sacre reste le seul titre mondial d’AJS.

La suralimentation revient, mais sur la route

La suralimentation ne disparut pas pour autant de la moto. Elle revint des décennies plus tard sur des machines de série, sous la forme de turbos au début des années 1980 : Honda CX500 Turbo et Yamaha XJ650 Turbo en 1982, puis Suzuki XN85 Turbo et Kawasaki GPz750 Turbo en 1983. En 2014, Kawasaki présenta la Ninja H2, qui renouait avec le compresseur.

En Grand Prix, en revanche, la suralimentation n’est jamais revenue : aujourd’hui encore, les MotoGP sont des quatre-temps atmosphériques de 1 000 cm3. Les BMW, Gilera, AJS et Velocette à compresseur d’avant-guerre restent ainsi les témoins d’une voie technique que la course a fermée en 1946.

Sources :

Source image à la une : Zweiradmuseum Neckarsulm, CC BY-SA 4.0, image recadrée

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